mardi 13 octobre 2009
Les libraires en France
Le 26 avril, dans plus de 400 librairies hexagonales, se tient la dixième fête de la librairie. Retour sur un métier toujours bien vivant, mais menacé de toutes parts : Internet, concurrence des grands distributeurs, remise en cause de la loi Lang, etc. Qu'est-ce que le métier de libraire aujourd'hui ? Réponse de la bouche même des concernés.
Le mot récurrent pour définir le libraire ? "Conseil" ou "passeur". Le potentiel lecteur attend d'être orienté dans ses choix selon ses goûts. Face à l'impersonnalité de la grande distribution ou au manque de spécialisation des vendeurs des grandes chaînes, on attend du libraire qu'il ait lu (presque) tous les ouvrages de sa boutique. Comme n'importe quel commerçant de quartier, du boucher au fleuriste, ce vendeur de livres participe au dynamisme d'une ville. Conseil, certes, mais aussi temps à offrir aux lecteurs. Valérie Broutin, libraire de l'Horizon à Boulogne-sur-Mer donne cet exemple : "Je lis plein d'histoires : la moitié de ma librairie est un rayon jeunesse et quand je les lis, les gens me disent : "mais je ne veux pas vous faire perdre votre temps !" Non je ne perds pas mon temps, je suis contente de montrer tel ou tel album ou roman." Le libraire se définit spontanément comme un passionné de littérature, mais surtout un fondu de l'objet-livre qui a même du mal à imaginer qu'on ne puisse pas être "papierophile". A la différence des grandes chaînes, il peut ajouter la valeur "temps" pour transmettre sa passion, mais aussi pour vendre ses ouvrages : loin de lui l'idée inverse de se faire passer pour un philanthrope. Entre philanthrope et commerçant, il existe un juste milieu dans lequel le libraire essaye de se situer : "Les gens qui viennent dans le magasin ont envie qu'on s'intéresse un peu à eux" affirme Olivier Labbé, libraire à Blois.
Plus généralement, entrer dans une librairie s'apparente dorénavant à une "démarche militante". Nacéra Ben Mouhoub, de La Plume vagabonde (Paris 11e), précise : "On ne ressent pas forcément une baisse de la fréquentation, mais peut-être une baisse des lecteurs occasionnels et une augmentation des très gros lecteurs. Il me semble que ceux qui ne lisaient pas beaucoup lisent encore moins et que les gros lecteurs lisent autant, voire plus." Pourtant aucun ne cherche à surestimer son rôle. Chacun tente de s'inscrire dans le tissu social et local avec un rôle nécessaire, mais ni plus, ni moins que les autres commerces ou services de proximité. "Nous sommes des êtres humains qui faisons commerce entre eux. Il y avait un marchand de vin à Blois qui faisait ce travail-là : "Vous avez aimé tel vin ? Goûtez celui-là." Il ne se trompait quasiment jamais. C'est notre rôle : ni plus ni moins, il ne faut pas non plus faire du libraire le gardien de la culture " conclut le libraire de Blois.
La loi Lang : monument en débat
Tous s'accordent sur une chose : la loi Lang (1981) a sauvé la profession. En permettant à l'éditeur d'instaurer le prix de l'ouvrage et la part qui reviendra au libraire, elle met sur un pied d'égalité librairies indépendantes et grande distribution : du confidentiel recueil de poèmes au best-seller vendu, chaque livre se vend exactement au même prix, partout en France. La loi autorise seulement un éventuel rabais de 5 %. Ce n'est plus le prix qui fait la différence entre les offres, mais le service : le conseil, la présentation, la mise en avant ou le temps de livraison. "Cette loi sauve la profession, mais il faut toujours la seriner aux gens. En gros, il n'y a que les libraires qui en sont conscients. Elle a plus de vingt ans et pourtant les lecteurs occasionnels continuent de penser qu'en supermarché, c'est moins cher" déplore Valérie Broutin. Si tous les libraires indépendants s'accordent sur le caractère capital de cette loi ("elle a sauvé la librairie et la diversité éditoriale : il n'y a qu'à regretter la disparition des disquaires pour se féliciter de cette loi" martèle-t-on à la Plume vagabonde), force est de constater que des voix s'élèvent pour la critiquer. Michel-Edouard Leclerc ou Amazon affirment qu'elle ne répond plus aux exigences du marché actuel. Selon un raisonnement classiquement libéral, ils prétendent que la concurrence permettrait une baisse des prix tout en ouvrant la culture au plus grand nombre. (1)
Olivier Labbé concède : "Même si sans cette loi, nous n'existerions plus, il y a un revers de la médaille : pendant toute une période, les libraires étant protégés, ont perdu de leur dynamisme. Comme des animaux parqués qui n'ont pas à se défendre des lions finissent par perdre leurs réflexes de sauvegarde." L'autre grand problème ? Le pouvoir démesuré offert aux éditeurs : "Ils se sont un peu sentis tout permis vis-à-vis des libraires. Ils ont un droit de vie et mort sur nous puisque ce sont eux qui fixent et le prix de vente du livre et notre marge", confie-t-il encore. Si récemment le rapport Gallimard a proposé la création d'un label "librairie indépendante" sur le modèle du label "art et essai" pour les cinémas, les libraires restent encore sceptiques face à une telle démarche. Le rapport a l'avantage de mettre en lumière les problèmes que connaissent les libraires indépendants face à la concurrence des grandes chaînes de distribution, mais le label proposé est soumis à des conditions plus économiques que qualitatives, tout en mettant la balle uniquement dans le camp des pouvoirs publics.
Libraire une espèce menacée ?
Pour autant, malgré la numérisation et la vente par Internet, les libraires ne semblent pas inquiets à outrance. Ils tirent juste la sonnette d'alarme avant qu'il ne soit trop tard, traumatisés par ce qui est arrivé à leurs collègues disquaires, n'ayant même pas le temps d'ouvrir la bouche que leur profession était déjà une espèce en voie d'extinction. Certains s'inquiètent néanmoins pour la diversité : pour Olivier Labbé, le métier est menacé par un déséquilibre flagrant. En perdant des parts de marché sur les ventes des best-sellers à fortes marges, le libraire généraliste n'aura bientôt plus les moyens de proposer un véritable rayon sciences humaines ou poésie digne de ce nom. "Quand on y regarde bien : on commande un livre difficile à vendre à l'éditeur, on le sort dix fois pour le montrer aux clients pour avoir une chance de le vendre une fois. Sur celui-là on a 20 / 25 %. Le 'Harry Potter' on en met 1200 et ils partent tout de suite. On n'a rien à faire pour le vendre, et là on a 40%, c'est complètement illogique !"
A l'avenir, le libraire va sans doute être amené à diversifier son offre : café, animations, musique, etc. Pour 8 centimes de fabrication, un café rapporte par exemple 1,20 euros à la vente. Le libraire se devra donc d'être multicasquettes, une sorte de couteau suisse du commerce : "gestionnaire de stock, comptable, manutentionnaire. Et de plus en plus : webmestre, organisateur d'événements (salons, dédicaces, tables rondes...) et négociateur pour garder de bonnes conditions de travail avec les éditeurs" témoignent les gérants de Librairix à Bourges. Autre possibilité évoquée par Valérie Boutrin, et entonnée comme une sorte d'Arlésiennne, l'union des libraires : "Il faut réagir maintenant, même si, en rencontrant les collègues je me rends compte que nous sommes des gens qui évoluons doucement ! En plus nous sommes très dépendants des éditeurs : dès qu'ils restructurent un domaine, dès qu'ils changent leur équipe commerciale, le représentant ne passe plus. La librairie indépendante n'est pas assez rentable. Il faut donc se fédérer pour avoir une vraie force." De telles démarches sont dans l'air du temps : l'Association des libraires de Montauban et de leurs amis (ALMA), a été par exemple créée en 2006 à l'initiative de commerçants du livre désireux de lutter contre le projet d'implantation d'une grande surface culturelle au sein du centre-ville.
Un livre, une rose
Autre démarche qui existe en France depuis dix ans : la San Jordi, fête catalane, qui, comme une sorte de Saint-Valentin, invite les hommes à offrir tous les 23 avril une rose à leur dulcinée.(2) Sous le régime de Franco, la Saint-Georges était devenue un jour de résistance pour les intellectuels. En 1995, l'Unesco a également déclaré cette fête, "journée mondiale du livre et du droit d'auteur".(3) L'association Verbes profite de cette semaine pour organiser, le 26 avril, le dispositif : "Un livre, une rose". Les libraires offriront donc une fleur et un 'Guide insolite de la librairie' à chaque lecteur. Mais cette année encore, la fête se place surtout sous le signe de la réflexion. L'occasion pour le libraire de rappeler qu'il n'est que le dernier maillon d'une chaîne, et ainsi de faire des appels du pied aux éditeurs et aux pouvoirs publics, tout en rappelant aux lecteurs à leurs bons souvenirs.
(1) C'est ce que réclame Leclerc, non sans polémique, pour les médicaments.
(2) Suivant une légende du XIe siècle : l'histoire d'un soldat (Georges / Jordi) de l'armée romaine qui sauve une jeune princesse des griffes d'un dragon et convertit le royaume au christianisme. En retirant son épée, le jeune homme tue la bête et de ce sang naît un rosier.
(3) Pour l'anecdote, le 23 avril est aussi la date de mort de Shakespeare et Cervantès.
Mathieu Durand pour Evene.fr - Avril 2008
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