lundi 26 octobre 2009
jeudi 22 octobre 2009
Les pirates à l'assaut du livre numérique
Enquête
Les pirates à l'assaut du livre numérique
LE MONDE | 22.10.09 | 14h35 • Mis à jour le 22.10.09 | 18h58
Le 15 septembre, le nouveau roman de Dan Brown, The Lost Symbol, est mis en vente sur Internet par les grandes librairies en ligne américaines, sous forme de fichier numérique à télécharger. Chaque exemplaire, qui coûte 9,99 dollars (6,69 euros), est protégé par des DRM (digital rights management), logiciels qui, en théorie, empêchent toute copie illicite. Un quart d'heure plus tard, une rafale d'alertes Twitter annonce au monde entier qu'un exemplaire du livre a été déverrouillé, et mis en téléchargement gratuit sur des réseaux de partage de fichiers peer to peer. Deux jours plus tard, des experts en sécurité calculent que sur les seuls réseaux de partage Torrent (les plus performants à ce jour), The Lost Symbol a déjà été téléchargé illégalement près de 40 000 fois. De là, il se répand sur des dizaines de sites, échappant à tout contrôle et à tout calcul statistique.
Ce type d'événement se banalise. Les centaines de millions d'internautes qui téléchargent de la musique et des films sur Internet sans se soucier des problèmes de copyright ni de droits d'auteur, découvrent de plus en plus de copies de livres parmi les fichiers audio et vidéo.
Pendant longtemps, le problème était resté marginal, car la fabrication d'un livre pirate était longue et fastidieuse. Des groupuscules de militants libertaires en guerre contre la propriété intellectuelle, des fans de science-fiction ou des férus d'ésotérisme passaient leurs nuits à retaper des livres entiers sur leur ordinateur. Avec l'arrivée des scanners bon marché, le travail devint moins pénible, mais cela restait une corvée. Or, la situation est en train de changer radicalement. Les militants artisanaux sont remplacés par des hackers informatiques, une communauté nombreuse, créative, hyperactive et bien organisée à l'échelle mondiale. Pour les pirates anglophones, la matière première est abondante, car les grands sites marchands comme Amazon ou Barnes & Noble proposent en téléchargement payant des centaines de milliers de titres, depuis le roman de gare jusqu'au traité scientifique. Les DRM autorisent généralement le client à faire quelques copies à usage familial à condition de se soumettre à une procédure bureaucratique, mais ils l'empêchent d'imprimer son livre ou de le prêter à un ami. Bien évidemment, ils sont devenus une cible de choix pour les jeunes hackers, avides de nouveaux exploits.
Le "craquage" de livres numériques a déjà son folklore, et ses héros. Dès 2001, le système de protection de textes au format PDF, vendu par Adobe, avait été craqué par Dmitri Sklyarov, un jeune programmeur russe travaillant pour la société informatique moscovite ElcomSoft. Invité par des hackers américains à participer à une conférence à Las Vegas, Dmitri Sklyarov est arrêté en juillet 2001 par le FBI, incarcéré, puis assigné à résidence aux Etats-Unis. Il sera libéré quelques mois plus tard, après qu'Adobe aura retiré sa plainte sous la pression d'associations de défense des droits de l'homme. L'affaire avait refroidi l'enthousiasme des éditeurs américains pour le livre numérique. Elle avait aussi obligé les programmeurs à inventer des protections plus efficaces, mais dans ce domaine, aucune victoire n'est définitive. En 2009, la société ElcomSoft vend sur Internet un nouveau logiciel de déverrouillage, baptisé APDFPR (Advanced PDF Password Recovery) : 49 dollars en version de base, 99 en version pro. En théorie, il doit servir uniquement à dépanner les propriétaires de fichiers verrouillés qui ont perdu leur mot de passe, mais personne ne sera là pour vérifier. A noter que l'APDFPR a lui aussi été craqué par des hackers facétieux, qui font circuler des versions gratuites sur Internet. ElcomSoft, qui s'estime lésé, tente de faire la chasse aux resquilleurs...
Par ailleurs, des hackers bénévoles, américains et européens, se sont attaqués avec succès au déverrouillage du format Mobipocket (créé par la société française éponyme, rachetée en 2005 par Amazon) puis au nouveau format d'Amazon, AZW.
Fin 2007, l'association professionnelle International Digital Publishing Forum adopte un format baptisé EPUB, auquel on peut adjoindre des DRM, qui s'impose vite comme standard international pour les éditeurs, les programmeurs et la plupart des fabricants de "liseuses", appareils de lecture portatifs (sauf le Kindle d'Amazon). Aussitôt, les hackers se mettent au travail.
En février 2009, le hacker américain "iLoveCabbages" annonce qu'il a craqué un premier type de DRM associé au format EPUB et publie le code de son logiciel d'attaque. Sur la base de son travail, d'autres hackers mettent au point des logiciels de déverrouillage plus complets. Début septembre, les réseaux de partage peer to peer mettent en circulation une suite logicielle gratuite baptisée "DRM removal". Elle fonctionne sur tous les systèmes d'exploitation (Windows, Mac, Linux...) et permet de supprimer les DRM sur les principaux formats commerciaux : Mobipocket, EPUB, PDF et MS-Reader. Grâce à ce nouvel outil, des armées de pirates peuvent se procurer une copie protégée d'un livre, la déverrouiller et la diffuser sur Internet à l'intention du grand public. En vedette ces temps-ci : tous les Dan Brown, la série Harry Potter, les best-sellers de Michael Crichton, des collections de BD anciennes et nouvelles, des ouvrages scientifiques, des livres érotiques, des livres d'art...
Les pirates "semi-éthiques", qui veulent simplement partager leurs livres préférés avec leurs amis, placent une copie sur un grand serveur commercial de stockage, comme le suisse Rapidshare, le chinois MegaUpload ou l'américain MediaFire, qui sont gratuits pour les utilisateurs occasionnels. Ils reçoivent en retour une "adresse Web privée", qu'ils envoient à leur cercle de connaissances, ou qu'ils publient sur leur blog, pour une diffusion limitée. Lorsque ces sociétés de stockage sont averties qu'un fichier illicite se trouve sur leurs serveurs, elles le suppriment, mais tout le monde sait qu'il réapparaîtra très vite au même endroit, avec une nouvelle adresse. Par ailleurs, elles laissent les moteurs de recherche indexer leurs répertoires : les adresses "privées" deviennent publiques, et circulent sur les forums, les messageries instantanées, les réseaux sociaux...
Les pirates débutants qui maîtrisent mal les réseaux peer to peer et les systèmes d'adresses privées peuvent se rabattre sur les moteurs de recherche spécialisés comme "pdf-search-engine. com", et même sur Google. Avec un peu de chance et de patience, ils pourront télécharger le livre recherché sans avoir vraiment compris d'où il vient. De son côté, le site musical anglais Plunder ("pillage") propose déjà des milliers de livres téléchargeables d'un seul clic : le Journal d'Anne Frank y côtoie un manuel sur le forage des puits de pétrole.
Pour les livres en français, le problème reste limité, car l'offre légale de livres numériques "craquables" est encore faible. Mais cela pourrait changer très vite, car les internautes francophones n'auront qu'à se glisser dans un système déjà en place : l'essentiel du travail de conception des logiciels de craquage est accompli, et les réseaux de diffusion créés pour les livres en anglais sont ouverts à toutes les langues, sans discrimination.
Beaucoup de jeunes Français, qui baignent déjà dans la culture du gratuit, sont en train de franchir le pas - d'autant que pour un non-juriste, le statut du livre sur Internet est incompréhensible. Un internaute souhaitant télécharger Du côté de chez Swann peut l'acheter sur Fnac. com pour 1,99 euro. Mais il peut aussi l'obtenir gratuitement sur un site associatif ou universitaire, français ou étranger - en toute légalité, car Proust est tombé dans le domaine public. A elle seule, la bibliothèque associative américaine Project Gutenberg propose Du côté de chez Swann en langue française, en six formats différents : texte courant, HTML (lisible comme une page Web), Mobipocket, EPUB, plus deux formats pour les téléphones mobiles. Pour le téléchargement, Project Gutenberg offre le choix entre une connexion directe avec ses serveurs répartis sur plusieurs continents et un transfert ultrarapide via des réseaux peer to peer de type Torrent, qui proposent par ailleurs toutes sortes de fichiers illicites. Dès lors, les frontières s'estompent. Qui, à part un professionnel, saura dire si Le Petit Prince, de Saint-Exupéry, est ou non dans le domaine public ?
Selon une récente étude réalisée par l'association Le Motif (Observatoire du livre et de l'écrit de la région Ile-de-France), les deux romanciers francophones ayant le plus grand nombre de livres piratés sont Bernard Werber et Amélie Nothomb. Sartre et Camus sont loin derrière. Le Grand Livre de cuisine d'Alain Ducasse est également très prisé. Sur le front des bandes dessinées, des fans de mangas se procurent des collections en anglais, les copient tout en effaçant les bulles, qu'ils remplacent par des traductions en français de leur cru. Dans un autre genre, la BD Persepolis circule sur les réseaux de partage, couplée aux copies piratées du film d'animation qui en a été tiré.
L'offre illicite est enrichie par des internautes francophones vivant dans le tiers-monde, où les concepts de droits d'auteur et de copyright sont souvent ignorés, ou méprisés. Un grand forum marocain propose un mégafichier contenant un bloc de 73 livres en français, dont certains sont encore sous droits, d'autres pas. Dans le lot, six romans de Frédéric Beigbeder, dont le dernier ouvrage raconte en détail l'horreur de la garde à vue policière à la française. Il saura sans doute se montrer compréhensif, car si l'envie lui prenait de porter plainte, ses jeunes admirateurs fauchés découvriraient peut-être à leur tour les joies de la garde à vue - à condition qu'on parvienne un jour à les identifier.
Yves Eudes
Article paru dans l'édition du 23.10.09
Les pirates à l'assaut du livre numérique
LE MONDE | 22.10.09 | 14h35 • Mis à jour le 22.10.09 | 18h58
Le 15 septembre, le nouveau roman de Dan Brown, The Lost Symbol, est mis en vente sur Internet par les grandes librairies en ligne américaines, sous forme de fichier numérique à télécharger. Chaque exemplaire, qui coûte 9,99 dollars (6,69 euros), est protégé par des DRM (digital rights management), logiciels qui, en théorie, empêchent toute copie illicite. Un quart d'heure plus tard, une rafale d'alertes Twitter annonce au monde entier qu'un exemplaire du livre a été déverrouillé, et mis en téléchargement gratuit sur des réseaux de partage de fichiers peer to peer. Deux jours plus tard, des experts en sécurité calculent que sur les seuls réseaux de partage Torrent (les plus performants à ce jour), The Lost Symbol a déjà été téléchargé illégalement près de 40 000 fois. De là, il se répand sur des dizaines de sites, échappant à tout contrôle et à tout calcul statistique.
Ce type d'événement se banalise. Les centaines de millions d'internautes qui téléchargent de la musique et des films sur Internet sans se soucier des problèmes de copyright ni de droits d'auteur, découvrent de plus en plus de copies de livres parmi les fichiers audio et vidéo.
Pendant longtemps, le problème était resté marginal, car la fabrication d'un livre pirate était longue et fastidieuse. Des groupuscules de militants libertaires en guerre contre la propriété intellectuelle, des fans de science-fiction ou des férus d'ésotérisme passaient leurs nuits à retaper des livres entiers sur leur ordinateur. Avec l'arrivée des scanners bon marché, le travail devint moins pénible, mais cela restait une corvée. Or, la situation est en train de changer radicalement. Les militants artisanaux sont remplacés par des hackers informatiques, une communauté nombreuse, créative, hyperactive et bien organisée à l'échelle mondiale. Pour les pirates anglophones, la matière première est abondante, car les grands sites marchands comme Amazon ou Barnes & Noble proposent en téléchargement payant des centaines de milliers de titres, depuis le roman de gare jusqu'au traité scientifique. Les DRM autorisent généralement le client à faire quelques copies à usage familial à condition de se soumettre à une procédure bureaucratique, mais ils l'empêchent d'imprimer son livre ou de le prêter à un ami. Bien évidemment, ils sont devenus une cible de choix pour les jeunes hackers, avides de nouveaux exploits.
Le "craquage" de livres numériques a déjà son folklore, et ses héros. Dès 2001, le système de protection de textes au format PDF, vendu par Adobe, avait été craqué par Dmitri Sklyarov, un jeune programmeur russe travaillant pour la société informatique moscovite ElcomSoft. Invité par des hackers américains à participer à une conférence à Las Vegas, Dmitri Sklyarov est arrêté en juillet 2001 par le FBI, incarcéré, puis assigné à résidence aux Etats-Unis. Il sera libéré quelques mois plus tard, après qu'Adobe aura retiré sa plainte sous la pression d'associations de défense des droits de l'homme. L'affaire avait refroidi l'enthousiasme des éditeurs américains pour le livre numérique. Elle avait aussi obligé les programmeurs à inventer des protections plus efficaces, mais dans ce domaine, aucune victoire n'est définitive. En 2009, la société ElcomSoft vend sur Internet un nouveau logiciel de déverrouillage, baptisé APDFPR (Advanced PDF Password Recovery) : 49 dollars en version de base, 99 en version pro. En théorie, il doit servir uniquement à dépanner les propriétaires de fichiers verrouillés qui ont perdu leur mot de passe, mais personne ne sera là pour vérifier. A noter que l'APDFPR a lui aussi été craqué par des hackers facétieux, qui font circuler des versions gratuites sur Internet. ElcomSoft, qui s'estime lésé, tente de faire la chasse aux resquilleurs...
Par ailleurs, des hackers bénévoles, américains et européens, se sont attaqués avec succès au déverrouillage du format Mobipocket (créé par la société française éponyme, rachetée en 2005 par Amazon) puis au nouveau format d'Amazon, AZW.
Fin 2007, l'association professionnelle International Digital Publishing Forum adopte un format baptisé EPUB, auquel on peut adjoindre des DRM, qui s'impose vite comme standard international pour les éditeurs, les programmeurs et la plupart des fabricants de "liseuses", appareils de lecture portatifs (sauf le Kindle d'Amazon). Aussitôt, les hackers se mettent au travail.
En février 2009, le hacker américain "iLoveCabbages" annonce qu'il a craqué un premier type de DRM associé au format EPUB et publie le code de son logiciel d'attaque. Sur la base de son travail, d'autres hackers mettent au point des logiciels de déverrouillage plus complets. Début septembre, les réseaux de partage peer to peer mettent en circulation une suite logicielle gratuite baptisée "DRM removal". Elle fonctionne sur tous les systèmes d'exploitation (Windows, Mac, Linux...) et permet de supprimer les DRM sur les principaux formats commerciaux : Mobipocket, EPUB, PDF et MS-Reader. Grâce à ce nouvel outil, des armées de pirates peuvent se procurer une copie protégée d'un livre, la déverrouiller et la diffuser sur Internet à l'intention du grand public. En vedette ces temps-ci : tous les Dan Brown, la série Harry Potter, les best-sellers de Michael Crichton, des collections de BD anciennes et nouvelles, des ouvrages scientifiques, des livres érotiques, des livres d'art...
Les pirates "semi-éthiques", qui veulent simplement partager leurs livres préférés avec leurs amis, placent une copie sur un grand serveur commercial de stockage, comme le suisse Rapidshare, le chinois MegaUpload ou l'américain MediaFire, qui sont gratuits pour les utilisateurs occasionnels. Ils reçoivent en retour une "adresse Web privée", qu'ils envoient à leur cercle de connaissances, ou qu'ils publient sur leur blog, pour une diffusion limitée. Lorsque ces sociétés de stockage sont averties qu'un fichier illicite se trouve sur leurs serveurs, elles le suppriment, mais tout le monde sait qu'il réapparaîtra très vite au même endroit, avec une nouvelle adresse. Par ailleurs, elles laissent les moteurs de recherche indexer leurs répertoires : les adresses "privées" deviennent publiques, et circulent sur les forums, les messageries instantanées, les réseaux sociaux...
Les pirates débutants qui maîtrisent mal les réseaux peer to peer et les systèmes d'adresses privées peuvent se rabattre sur les moteurs de recherche spécialisés comme "pdf-search-engine. com", et même sur Google. Avec un peu de chance et de patience, ils pourront télécharger le livre recherché sans avoir vraiment compris d'où il vient. De son côté, le site musical anglais Plunder ("pillage") propose déjà des milliers de livres téléchargeables d'un seul clic : le Journal d'Anne Frank y côtoie un manuel sur le forage des puits de pétrole.
Pour les livres en français, le problème reste limité, car l'offre légale de livres numériques "craquables" est encore faible. Mais cela pourrait changer très vite, car les internautes francophones n'auront qu'à se glisser dans un système déjà en place : l'essentiel du travail de conception des logiciels de craquage est accompli, et les réseaux de diffusion créés pour les livres en anglais sont ouverts à toutes les langues, sans discrimination.
Beaucoup de jeunes Français, qui baignent déjà dans la culture du gratuit, sont en train de franchir le pas - d'autant que pour un non-juriste, le statut du livre sur Internet est incompréhensible. Un internaute souhaitant télécharger Du côté de chez Swann peut l'acheter sur Fnac. com pour 1,99 euro. Mais il peut aussi l'obtenir gratuitement sur un site associatif ou universitaire, français ou étranger - en toute légalité, car Proust est tombé dans le domaine public. A elle seule, la bibliothèque associative américaine Project Gutenberg propose Du côté de chez Swann en langue française, en six formats différents : texte courant, HTML (lisible comme une page Web), Mobipocket, EPUB, plus deux formats pour les téléphones mobiles. Pour le téléchargement, Project Gutenberg offre le choix entre une connexion directe avec ses serveurs répartis sur plusieurs continents et un transfert ultrarapide via des réseaux peer to peer de type Torrent, qui proposent par ailleurs toutes sortes de fichiers illicites. Dès lors, les frontières s'estompent. Qui, à part un professionnel, saura dire si Le Petit Prince, de Saint-Exupéry, est ou non dans le domaine public ?
Selon une récente étude réalisée par l'association Le Motif (Observatoire du livre et de l'écrit de la région Ile-de-France), les deux romanciers francophones ayant le plus grand nombre de livres piratés sont Bernard Werber et Amélie Nothomb. Sartre et Camus sont loin derrière. Le Grand Livre de cuisine d'Alain Ducasse est également très prisé. Sur le front des bandes dessinées, des fans de mangas se procurent des collections en anglais, les copient tout en effaçant les bulles, qu'ils remplacent par des traductions en français de leur cru. Dans un autre genre, la BD Persepolis circule sur les réseaux de partage, couplée aux copies piratées du film d'animation qui en a été tiré.
L'offre illicite est enrichie par des internautes francophones vivant dans le tiers-monde, où les concepts de droits d'auteur et de copyright sont souvent ignorés, ou méprisés. Un grand forum marocain propose un mégafichier contenant un bloc de 73 livres en français, dont certains sont encore sous droits, d'autres pas. Dans le lot, six romans de Frédéric Beigbeder, dont le dernier ouvrage raconte en détail l'horreur de la garde à vue policière à la française. Il saura sans doute se montrer compréhensif, car si l'envie lui prenait de porter plainte, ses jeunes admirateurs fauchés découvriraient peut-être à leur tour les joies de la garde à vue - à condition qu'on parvienne un jour à les identifier.
Yves Eudes
Article paru dans l'édition du 23.10.09
NPR program on the role of independent booksellers in the e-book world. Wednesday, October 21.
"It's probably impossible to really put a value on a book; the best of books transport us to other worlds or teach us something new. But books are also commodities, and like all commodities, books come with a price tag. So over the past few days, the book industry has been reeling as it watched the price of some of its hottest books drop to a new low at some online stores.
The price war took off last week when Walmart, in a bid to compete with Amazon for the online market, cut its price for online pre-orders of 10 upcoming best-sellers to $10. Amazon responded by bringing its price down to $10. So Walmart lowered the price to $9. Amazon followed suit. By Friday afternoon, Walmart had dropped its price to $8.99. Then, on Monday, Target joined the fray, announcing that it, too, would sell online pre-orders for certain best-sellers at $8.99.
"It's always our goal to be competitively priced," says Target spokesperson Kelly Basgen. "So we followed the competition's price cuts last week, and decided yesterday we should match the prices on these 10 books."
Al Greco, a Fordham University professor who studies the publishing business, says this price war could have a serious ripple effect on all booksellers: "This cuts into book buying at retail stores, supermarkets [and] convenience stores. The book store chains especially hit hard will be the independents who are unable to discount to that level."
Hachette Book Group Chairman and CEO David Young points out that the irony of the price war is that it focuses on the best-selling authors and other potentially lucrative books, which provide the underpinning for the rest of the industry.
"So, consequently, you are selling off the family jewels," says Young. "Its a strange thing: Most new products entering a market are sold at a premium, not as discount, and that is the danger we face in discounting the very thing that should be the market leaders."
One of the authors whose books has been discounted is James Patterson. Patterson compares the situation to the film industry, and says he's concerned about how this price war could potentially affect what is published in the future.
"If all the movies came out this weekend, imagine if someone was selling DVDs for $5," he says. "It kind of changes everything."
Shoppers at a Target store in Washington, D.C., today were vaguely aware of the book price wars. And many, like Nancy Bramson, said they could get used to a lower price for books.
And that, says Young, is exactly what the book industry is afraid of: "This real aggressive price deflation is something that people will become aware of, and then the acceptance of $10 being the new price for a book will be very harmful for our business."
"It's probably impossible to really put a value on a book; the best of books transport us to other worlds or teach us something new. But books are also commodities, and like all commodities, books come with a price tag. So over the past few days, the book industry has been reeling as it watched the price of some of its hottest books drop to a new low at some online stores.
The price war took off last week when Walmart, in a bid to compete with Amazon for the online market, cut its price for online pre-orders of 10 upcoming best-sellers to $10. Amazon responded by bringing its price down to $10. So Walmart lowered the price to $9. Amazon followed suit. By Friday afternoon, Walmart had dropped its price to $8.99. Then, on Monday, Target joined the fray, announcing that it, too, would sell online pre-orders for certain best-sellers at $8.99.
"It's always our goal to be competitively priced," says Target spokesperson Kelly Basgen. "So we followed the competition's price cuts last week, and decided yesterday we should match the prices on these 10 books."
Al Greco, a Fordham University professor who studies the publishing business, says this price war could have a serious ripple effect on all booksellers: "This cuts into book buying at retail stores, supermarkets [and] convenience stores. The book store chains especially hit hard will be the independents who are unable to discount to that level."
Hachette Book Group Chairman and CEO David Young points out that the irony of the price war is that it focuses on the best-selling authors and other potentially lucrative books, which provide the underpinning for the rest of the industry.
"So, consequently, you are selling off the family jewels," says Young. "Its a strange thing: Most new products entering a market are sold at a premium, not as discount, and that is the danger we face in discounting the very thing that should be the market leaders."
One of the authors whose books has been discounted is James Patterson. Patterson compares the situation to the film industry, and says he's concerned about how this price war could potentially affect what is published in the future.
"If all the movies came out this weekend, imagine if someone was selling DVDs for $5," he says. "It kind of changes everything."
Shoppers at a Target store in Washington, D.C., today were vaguely aware of the book price wars. And many, like Nancy Bramson, said they could get used to a lower price for books.
And that, says Young, is exactly what the book industry is afraid of: "This real aggressive price deflation is something that people will become aware of, and then the acceptance of $10 being the new price for a book will be very harmful for our business."
mardi 13 octobre 2009
Les libraires en France
Le 26 avril, dans plus de 400 librairies hexagonales, se tient la dixième fête de la librairie. Retour sur un métier toujours bien vivant, mais menacé de toutes parts : Internet, concurrence des grands distributeurs, remise en cause de la loi Lang, etc. Qu'est-ce que le métier de libraire aujourd'hui ? Réponse de la bouche même des concernés.
Le mot récurrent pour définir le libraire ? "Conseil" ou "passeur". Le potentiel lecteur attend d'être orienté dans ses choix selon ses goûts. Face à l'impersonnalité de la grande distribution ou au manque de spécialisation des vendeurs des grandes chaînes, on attend du libraire qu'il ait lu (presque) tous les ouvrages de sa boutique. Comme n'importe quel commerçant de quartier, du boucher au fleuriste, ce vendeur de livres participe au dynamisme d'une ville. Conseil, certes, mais aussi temps à offrir aux lecteurs. Valérie Broutin, libraire de l'Horizon à Boulogne-sur-Mer donne cet exemple : "Je lis plein d'histoires : la moitié de ma librairie est un rayon jeunesse et quand je les lis, les gens me disent : "mais je ne veux pas vous faire perdre votre temps !" Non je ne perds pas mon temps, je suis contente de montrer tel ou tel album ou roman." Le libraire se définit spontanément comme un passionné de littérature, mais surtout un fondu de l'objet-livre qui a même du mal à imaginer qu'on ne puisse pas être "papierophile". A la différence des grandes chaînes, il peut ajouter la valeur "temps" pour transmettre sa passion, mais aussi pour vendre ses ouvrages : loin de lui l'idée inverse de se faire passer pour un philanthrope. Entre philanthrope et commerçant, il existe un juste milieu dans lequel le libraire essaye de se situer : "Les gens qui viennent dans le magasin ont envie qu'on s'intéresse un peu à eux" affirme Olivier Labbé, libraire à Blois.
Plus généralement, entrer dans une librairie s'apparente dorénavant à une "démarche militante". Nacéra Ben Mouhoub, de La Plume vagabonde (Paris 11e), précise : "On ne ressent pas forcément une baisse de la fréquentation, mais peut-être une baisse des lecteurs occasionnels et une augmentation des très gros lecteurs. Il me semble que ceux qui ne lisaient pas beaucoup lisent encore moins et que les gros lecteurs lisent autant, voire plus." Pourtant aucun ne cherche à surestimer son rôle. Chacun tente de s'inscrire dans le tissu social et local avec un rôle nécessaire, mais ni plus, ni moins que les autres commerces ou services de proximité. "Nous sommes des êtres humains qui faisons commerce entre eux. Il y avait un marchand de vin à Blois qui faisait ce travail-là : "Vous avez aimé tel vin ? Goûtez celui-là." Il ne se trompait quasiment jamais. C'est notre rôle : ni plus ni moins, il ne faut pas non plus faire du libraire le gardien de la culture " conclut le libraire de Blois.
La loi Lang : monument en débat
Tous s'accordent sur une chose : la loi Lang (1981) a sauvé la profession. En permettant à l'éditeur d'instaurer le prix de l'ouvrage et la part qui reviendra au libraire, elle met sur un pied d'égalité librairies indépendantes et grande distribution : du confidentiel recueil de poèmes au best-seller vendu, chaque livre se vend exactement au même prix, partout en France. La loi autorise seulement un éventuel rabais de 5 %. Ce n'est plus le prix qui fait la différence entre les offres, mais le service : le conseil, la présentation, la mise en avant ou le temps de livraison. "Cette loi sauve la profession, mais il faut toujours la seriner aux gens. En gros, il n'y a que les libraires qui en sont conscients. Elle a plus de vingt ans et pourtant les lecteurs occasionnels continuent de penser qu'en supermarché, c'est moins cher" déplore Valérie Broutin. Si tous les libraires indépendants s'accordent sur le caractère capital de cette loi ("elle a sauvé la librairie et la diversité éditoriale : il n'y a qu'à regretter la disparition des disquaires pour se féliciter de cette loi" martèle-t-on à la Plume vagabonde), force est de constater que des voix s'élèvent pour la critiquer. Michel-Edouard Leclerc ou Amazon affirment qu'elle ne répond plus aux exigences du marché actuel. Selon un raisonnement classiquement libéral, ils prétendent que la concurrence permettrait une baisse des prix tout en ouvrant la culture au plus grand nombre. (1)
Olivier Labbé concède : "Même si sans cette loi, nous n'existerions plus, il y a un revers de la médaille : pendant toute une période, les libraires étant protégés, ont perdu de leur dynamisme. Comme des animaux parqués qui n'ont pas à se défendre des lions finissent par perdre leurs réflexes de sauvegarde." L'autre grand problème ? Le pouvoir démesuré offert aux éditeurs : "Ils se sont un peu sentis tout permis vis-à-vis des libraires. Ils ont un droit de vie et mort sur nous puisque ce sont eux qui fixent et le prix de vente du livre et notre marge", confie-t-il encore. Si récemment le rapport Gallimard a proposé la création d'un label "librairie indépendante" sur le modèle du label "art et essai" pour les cinémas, les libraires restent encore sceptiques face à une telle démarche. Le rapport a l'avantage de mettre en lumière les problèmes que connaissent les libraires indépendants face à la concurrence des grandes chaînes de distribution, mais le label proposé est soumis à des conditions plus économiques que qualitatives, tout en mettant la balle uniquement dans le camp des pouvoirs publics.
Libraire une espèce menacée ?
Pour autant, malgré la numérisation et la vente par Internet, les libraires ne semblent pas inquiets à outrance. Ils tirent juste la sonnette d'alarme avant qu'il ne soit trop tard, traumatisés par ce qui est arrivé à leurs collègues disquaires, n'ayant même pas le temps d'ouvrir la bouche que leur profession était déjà une espèce en voie d'extinction. Certains s'inquiètent néanmoins pour la diversité : pour Olivier Labbé, le métier est menacé par un déséquilibre flagrant. En perdant des parts de marché sur les ventes des best-sellers à fortes marges, le libraire généraliste n'aura bientôt plus les moyens de proposer un véritable rayon sciences humaines ou poésie digne de ce nom. "Quand on y regarde bien : on commande un livre difficile à vendre à l'éditeur, on le sort dix fois pour le montrer aux clients pour avoir une chance de le vendre une fois. Sur celui-là on a 20 / 25 %. Le 'Harry Potter' on en met 1200 et ils partent tout de suite. On n'a rien à faire pour le vendre, et là on a 40%, c'est complètement illogique !"
A l'avenir, le libraire va sans doute être amené à diversifier son offre : café, animations, musique, etc. Pour 8 centimes de fabrication, un café rapporte par exemple 1,20 euros à la vente. Le libraire se devra donc d'être multicasquettes, une sorte de couteau suisse du commerce : "gestionnaire de stock, comptable, manutentionnaire. Et de plus en plus : webmestre, organisateur d'événements (salons, dédicaces, tables rondes...) et négociateur pour garder de bonnes conditions de travail avec les éditeurs" témoignent les gérants de Librairix à Bourges. Autre possibilité évoquée par Valérie Boutrin, et entonnée comme une sorte d'Arlésiennne, l'union des libraires : "Il faut réagir maintenant, même si, en rencontrant les collègues je me rends compte que nous sommes des gens qui évoluons doucement ! En plus nous sommes très dépendants des éditeurs : dès qu'ils restructurent un domaine, dès qu'ils changent leur équipe commerciale, le représentant ne passe plus. La librairie indépendante n'est pas assez rentable. Il faut donc se fédérer pour avoir une vraie force." De telles démarches sont dans l'air du temps : l'Association des libraires de Montauban et de leurs amis (ALMA), a été par exemple créée en 2006 à l'initiative de commerçants du livre désireux de lutter contre le projet d'implantation d'une grande surface culturelle au sein du centre-ville.
Un livre, une rose
Autre démarche qui existe en France depuis dix ans : la San Jordi, fête catalane, qui, comme une sorte de Saint-Valentin, invite les hommes à offrir tous les 23 avril une rose à leur dulcinée.(2) Sous le régime de Franco, la Saint-Georges était devenue un jour de résistance pour les intellectuels. En 1995, l'Unesco a également déclaré cette fête, "journée mondiale du livre et du droit d'auteur".(3) L'association Verbes profite de cette semaine pour organiser, le 26 avril, le dispositif : "Un livre, une rose". Les libraires offriront donc une fleur et un 'Guide insolite de la librairie' à chaque lecteur. Mais cette année encore, la fête se place surtout sous le signe de la réflexion. L'occasion pour le libraire de rappeler qu'il n'est que le dernier maillon d'une chaîne, et ainsi de faire des appels du pied aux éditeurs et aux pouvoirs publics, tout en rappelant aux lecteurs à leurs bons souvenirs.
(1) C'est ce que réclame Leclerc, non sans polémique, pour les médicaments.
(2) Suivant une légende du XIe siècle : l'histoire d'un soldat (Georges / Jordi) de l'armée romaine qui sauve une jeune princesse des griffes d'un dragon et convertit le royaume au christianisme. En retirant son épée, le jeune homme tue la bête et de ce sang naît un rosier.
(3) Pour l'anecdote, le 23 avril est aussi la date de mort de Shakespeare et Cervantès.
Mathieu Durand pour Evene.fr - Avril 2008
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